Dès lors qu'un petit cyber-escroc peut empocher plusieurs milliers de dollars par jour sans être inquiété ou repéré par l'administration ou les autorités judiciaires de son pays, est-il vraiment surprenant que les grandes bandes organisées soient si difficiles à neutraliser ? En l'absence de cyber-frontières entre les pays, les organisations internationales ont-elles vraiment les moyens de lutter contre la cybercriminalité ?

Guillaume Lovet Pour l'heure, les cybercriminels n'ont d'autre objectif que de gagner de l'argent – et beaucoup d'argent. Virus, spams et autres « botnets » ont beau drainer plusieurs centaines de millions de dollars chaque année à travers le monde, l'absence de véritable action politique internationale et de mesures efficaces de lutte contre le cybercrime reste de mise.
Dans le monde réel, toute entreprise criminelle ne peut réussir qu'à condition de savoir par quels moyens « blanchir » l'argent mal acquis – qu'il s'agisse de billets de banque volés ou d'argent sale de la drogue. Mais législation contre le blanchiment de l'argent sale oblige, la démarche est logiquement chronophage et complexe. Pour les cybercriminels, la tâche s'avère beaucoup moins compliquée : pour l'essentiel virtuel, le processus peut s'opérer en n'importe quel point du globe – et de préférence là où la législation en la matière est lacunaire.
Il est incroyablement difficile de tracer le cybercrime – bien plus que les mécanismes traditionnels de blanchiment d'argent. Il est même rare que les actes les plus flagrants de cybercrime fassent la une des journaux : on peut en effet imaginer la difficulté pour une grande entreprise de reconnaître publiquement que son réseau informatique a été la cible d'attaques de cybercriminels. C'est ainsi que les auteurs des plus grands « coups » de l'histoire du cybercrime ont encore la vie belle et peuvent circuler en toute impunité.
Ajoutons à cela qu'il est quasiment impossible de tracer l'auteur d'un cybercrime par Internet. Si l'adresse IP de l'expéditeur peut être tracée, elle reste et demeure une donnée virtuelle – et non physique. C'est ainsi qu'en exploitant des réseaux internationaux de plusieurs millions de machines infectées appartenant à des internautes innocents, les cybercriminels restent – tant physiquement que virtuellement – très éloignés de la source supposée de l'escroquerie.
S'il est donc presque impossible de tracer les cybercriminels par Internet, suivre la trace de leurs gains financiers peut apparaître comme la solution la plus efficace. Mais là encore, la démarche nécessite une coopération internationale qui n'est pas simple à mettre en œuvre.
En premier lieu, le modèle le plus souvent retenu par les cybercriminels et autres professionnels du blanchiment d'argent consiste à recycler les sommes d'argent volé – aussi importantes soient-elles – en de multiples micro-transactions, généralement assurées par un grand nombre de personnes au sein d'un vaste réseau aux multiples ramifications internationales. Ce modèle augmente d'autant la difficulté de tracer les organisations cybercriminelles.
En second lieu, les cybercriminels connaissent bien la liste des paradis juridiques où il fait bon se réfugier. À l'instar des paradis fiscaux, ces pays se caractérisent en effet par leurs dispositifs réglementaires particulièrement laxistes en matière de lutte contre le cybercrime. Mais si l'on fait abstraction de ces paradis juridiques, certains pays ont beau être dotés d'un solide arsenal juridique pour combattre les cybercrimels opérant sur leur territoire, ces derniers n'hésitent pas à exploiter l'absence de véritable coopération internationale entre les gouvernements et d'harmonisation des dispositifs réglementaires nationaux pour passer à travers les mailles du filet – et parfois même, en confient la tâche à leurs avocats grassement payés.
Quel que soit l'objet de la discussion, amener des gouvernements à coopérer et à trouver un accord est toujours difficile – même lorsque les relations entre les nations concernées sont au beau fixe. Certes, on a pu observer quelques avancées permettant de combler un tant soit peu les lacunes en matière de coopération et de réglementation internationale mais ces efforts demeurent largement insuffisants. Et à l'heure où bon nombre d'instances gouvernementales se perdent dans la quête impossible d'une formule magique, plusieurs centaines de millions d'euros continuent d'être tranquillement blanchis, à l'insu du plus grand nombre et en toute impunité.
L'idée de créer une police supranationale ou de repenser l'Internet de fond en comble n'est que pure fantaisie. Quant aux tentatives de solutions envisagées par l'OCDE et le G8, elles sont aussi vite retombées comme un soufflet. Il existe toutefois certaines pistes intéressantes qui ont le mérite de rendre plus juste la lutte contre le cybercrime.
Sans aucun doute, la Convention du Cybercrime du Conseil de l'Europe constitue l'initiative à ce jour la plus constructive pour développer un cadre juridique efficace. Malgré la crédibilité et la légitimité du Conseil de l'Europe, cette convention reste toutefois soutenue par une coalition internationale hétéroclite et peu soudée. Aussi prometteuse l'approche puisse-t-elle paraître, il reste encore beaucoup de chemin à faire puisque sur les 46 pays ayant signé le traité, seulement la moitié l'a ratifié et parmi ceux-là, seulement quatre pays ont effectivement utilisé les outils que leur fournit la Convention – sans succès.
Une large ratification de la Convention par tous les pays signataires constituerait certes une avancée majeure – rappelons-nous que la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme date d'il y a 60 ans et que certains pays ne l'ont toujours pas approuvée à ce jour – mais ne saurait pour autant apporter une solution complète aux problèmes en jeu. Pour y parvenir, toute ratification ou mise en œuvre de la Convention doit être accompagnée d'une volonté politique forte et s'appuyer un solide système de gouvernance.
Prenons le cas particulier d'une attaque lancée en 2002 depuis le Royaume-Uni et visant le réseau du gouvernement américain. Malgré les bonnes relations diplomatiques entre ces deux nations, de surcroît dotées d'un arsenal juridique avancé de lutte contre le cybercrime et d'une solide convention d'extradition, le procès n'est toujours pas arrivé à son terme et s'étire en longueur depuis maintenant sept années.
Trouver une solution efficace de lutte contre le cybercrime est une démarche certes ambitieuse mais pas impossible. Au-delà des dispositifs réglementaires déjà à l'étude, la consolidation des données criminelles internationales dans une base de données mondiale offre une solution prometteuse – et c'est exactement le type de service qu'INTERPOL a toujours proposé aux autorités judiciaires.
Il est encore trop tôt pour savoir si les bases de données d'INTERPOL sont adaptées ou non à la lutte contre le cybercrime organisé à l'échelle internationale. Mais l'implication croissante de cette organisation intergouvernementale, qui figure parmi les mieux armées dans la lutte contre le cybercrime, offre sans aucun doute des perspectives intéressantes à étudier.
La décision appartient in fine aux gouvernements et aux institutions internationales. À l'heure où l'impact du cybercrime sur l'économie mondiale ne cesse de s'accroître, la coopération internationale bouscule l'agenda mais il faudra se montrer encore un peu patient avant de voir s'il en ressortira vraiment quelque chose.
Guillaume Lovet.
Responsable de l'équipe EMEA anti cybercriminalité chez Fortinet
* Cet article signé s'appuie sur le dossier intitulé « Combattre le cybercrime » et rédigé par Guillaume Lovet à l'occasion de l'édition d'octobre 2009 de la Virus Bulletin Conference.
Source : http://www.neteco.com/
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